Edvard Munch - Anxiété, 1894.
La sirène a retenti avant l'aube, comme chaque matin depuis que la maladie avait reçu un nom officiel. Trois notes longues, métalliques, impossibles à confondre avec autre chose. Dans l'immeuble, les volets se sont ouverts presque en même temps, révélant des visages tirés, déjà résignés. J'ai attendu trente secondes - le temps réglementaire - avant de poser le pied dehors. Les drones de contrôle passaient encore entre les étages, leurs caméras balayant les balcons à la recherche d'un retardataire ou d'un geste suspect.
La rue sentait le désinfectant et la poussière. Autrefois elle était bordée de cafés et de vitrines lumineuses ; aujourd'hui, seules subsistaient les façades murées et les affiches gouvernementales, collées les unes sur les autres : "signalez les symptômes", "l'isolement sauve des vies". Personne ne parlait. Nous avancions en file, chacun à distance exacte de l'autre, suivant les lignes blanches tracées au sol. La maladie se transmettait par contact prolongé, disait-on, mais plus personne ne savait ce qui était vrai.
Au poste de contrôle, j'ai tendu mon poignet sans qu'on me le demande. Le bracelet électronique a clignoté en vert. Autorisé. Derrière moi, une femme a vu le sien virer à l'orange. Deux agents l'ont immédiatement écartée du groupe. Elle n'a pas crié. Elle savait, comme nous tous, que protester ne ferait qu'accélérer les choses. On ne les revoyait jamais, ceux qui passaient à l'orange.
On racontait que la maladie avait commencé banalement : une fièvre, une toux persistante, puis des troubles du comportement. Les malades devenaient imprévisibles, agressifs parfois, incapables de reconnaître leurs proches. Les autorités parlaient de dégénérescence neurologique liée à un agent infectieux, encore mal compris. Mais je n'avais jamais vu un malade de près. Seulement des vidéos de prévention, soigneusement montées, où les visages étaient floutés.
Je travaillais au centre de tri sanitaire ; section archives. Mon rôle consistait à classer les dossiers des personnes déclarées "non récupérables". Des noms, des dates, des quartiers entiers rayés de la carte. Parfois, un détail me frappait : une profession, une mention manuscrite, un âge trop proche du mien. Alors je détournais les yeux, comme tout le monde.
Car dans ce monde, survivre signifiait surtout apprendre à ne pas trop regarder.
(Jeanne B., 2026)